PARTIE 3 - L'Athérothrombose : mécanismes et prévention :
CHAPITRE 3 - Conditions d'utilisation :
La thrombose est la complication ultime de la plaque. Seul évènement
responsable d'une manifestation clinique, elle est souvent le stade
critique
que de révélation de la maladie, qui va initier un traitement.
Le mécanisme d'action des antithrombotiques étant bien connu,
il reste à en valider l'emploi dans les indications de prévention.
Pour déterminer l'intérêt d'un traitement en prévention
cardiovaculaire, il convient d'en déterminer le rapport bénéfice/risque,
ainsi que le coût (les médicaments utilisés et leur différentes
indications sont regroupés dans le tableau 3.1).
Les premiers essais menés sur les médicaments antiagrégants
ont permis de
déterminer leur efficacité en prévention secondaire. Ces études ont
ensuite conduit à étudier leur efficacité en prévention primaire.
3.1 Prévention primaire :
Seuls quelques médicaments ont une indication dans la prévention des
complications de
l'athérosclérose. Nous ne reviendrons pas sur la prévention primaire de
l'athérosclérose proprement dite (régime, traitements
hypocholestérolémiants...) même si elle constitue un élément
essentiel de prévention.
3.1.1 Patients à faible risque :
Le seul médicament ayant fait l'objet d'étude en prévention primaire
est l'aspirine.
Dans la population générale, l'aspirine a un rapport bénéfice/risque
peu favorable [90]. En pratique, l'aspirine réduit probablement le
risque d'infarctus du myocarde chez les hommes âgés de plus de
quarante ans. Mais on ne peut pas conseiller son utilisation systématique,
en l'absence d'effet préventif démontré sur les accidents
coronariens mortels et compte tenu du risque d'effets indésirables
digestifs.
Plusieurs études ont permis de montrer que la prise régulière
d'aspirine pouvait diminuer le taux d'infarctus du myocarde, sans pour autant
diminuer la mortalité. Une méta-analyse sur ces études
a même montré que cette prise d'antiagrégant plaquettaire
était associée à une augmentation du risque d'hémorragie
cérébrale [62 ,51].
Le bénéfice de l'aspirine n'est réel que chez les
sujets ayant des risques cardiovasculaires élevés [51].
3.1.2 Patients à haut risque :
3.1.2.1. Hypertendus :
Une étude a montré que la prise quotidienne de 75 mg
d'aspirine permettait de réduire l'incidence globale des incidents coronariens,
des accidents vasculaires cérébraux et des décès
par maladie cardiovasculaire. Cet effet est principalement lié à
la prévention des IDM, mais n'a pas conduit à une diminution de
la mortalité (qui a même lègèrement augmenté
par l'incidence d'hémorragies digestives graves) [90]. En l'absence de
contre-indications gastriques, les résultats de cette étude plaident
pour la prescription d'aspirine à faible dose chez des patients de plus
de 50 ans présentant au moins un facteur de risque cardiovasculaire
(plus particulièrement une hypertension) [62]. Actuellement, ni l'aspirine
ni aucun antiagrégant plaquettaire n'a reçu d'AMM en prévention
primaire [51].
3.1.2.2. Diabétiques :
Un seul essai, mené chez des patients diabétiques, a montré que la
prise d'aspirine ne modifiait ni la mortalité totale, ni la survenue
d'évènements cardiovasculaires, ni l'évolution des complications
vasculaires liées au diabète.
3.1.2.3. Risque cardiovasculaire élevé :
Une étude a étudié la prise d'aspirine (75 mg),
de warfarine (pour un INR de 1,5, de l'association aspirine + warfarine et de
placebo chez des sujets à risque cardiovasculaire élevé
[51]. L'association aspirine + warfarine a été la plus efficace
[51], mais les résultats de l'essai semblent peu fiables [90].
3.1.2.4. Artériopathie des membres inférieurs :
Les patients ayant une artériopathie des membres inférieurs, latente
ou symptomatique, ont un risque plus élevé d'accident coronarien
et d'AVC que la population générale [90]. Ce risque a longtemps
été sous-estimé voire méconnu, ce qui explique le
peu d'essais réalisés [51].
Il existe peu d'arguments pour établir le bénéfice
de la prise d'aspirine chez l'artéritique [51]. Les deux molécules
dont on a pu montré l'efficacité en prévention primaire
chez les patients ayant une artériopathie des membres inférieurs
sont la ticlopidine et le clopidogrel. La ticlopidine et le clopidogrel réduisent
tous deux la mortalité par coronaropathie [27].
En pratique, on prescrira le clopidogrel en première intention (et
non la ticlopidine qui peut provoquer une agranulocytose), et l'aspirine en
cas d'effet indésirable ou de contre-indication au clopidogrel [90].
Néanmoins, quelques cas de thrompopénie ont été
décrits avec le clopidogrel [13].
En conclusion :
Le seul antiagrégant ayant une efficacité préventive démontrée, chez
les sujets à haut risque cardiovasculaire (en dehors des cas
d'artériopathie symptomatique des membres inférieurs), est l'aspirine.
Mais son utilisation ne peut pas être systématique car l'effet obtenu
est contrebalancé par des effets indésirables digestifs.
3.2 Prévention secondaire :
3.2.1 Accidents coronariens :
L'aspirine est la pierre angulaire de la prévention secondaire des
accidents coronairens. Elle peut, dans certaines conditions, être remplacée
par d'autres antiagrégants, ou être associée à
une héparine ou un antivitamine K [90].
3.2.1.1. Phase aiguë de l'infarctus du myocarde :
En complément du traitement thrombolytique ou de l'héparinothérapie,
la prise d'aspirine (162 mg/j) permet de réduire la mortalité
[90].
3.2.1.2. Angor instable :
Après une association pendant 2 à 8 jours à une héparine
de bas poids moléculaire, l'aspirine en monothérapie (100 à
325 mg/j) est le traitement le plus efficace pour prévenir
les infarctus du myocarde et les décès en cas d'angor instable
[90].
3.2.1.3. Angor stable :
L'aspirine (75 à 350 mg) est le traitement antithrombotique de
référence des coronariens stables. Elle peut cependant être remplacée
par le clopidogrel en cas de contre-indication à l'aspirine, ou si
celle-ci est mal tolérée.
Dans les suites d'infarctus du myocarde avec complications
(fibrillation auriculaire, embolie pulmonaire ou systémique, thrombus
intraventriculaire, anévrisme ventriculaire ou insuffisance cardiaque
sévère), un traitement antivitaminique K peut être préféré à l'aspirine.
3.2.1.4. Chirurgie ou angioplastie coronaire :
- Après pontage coronaire, l'aspirine (50 à 975 mg/j) réduit
l'incidence des occlusions de pontage. Une association aspirine
+ dipyridamole ou un traitement antivitamine K n'ont pas montré
de différence avec l'emploi de l'aspirine utilisée seule.
- En cas d'angioplastie, l'effet des antiagrégants sur les
risques de resténose ou de survenue ultérieure d'infarctus du
myocarde reste incertain. Avant l'angioplastie, l'association
aspirine + dipyridamole ou la ticlopidine sont utilisées
pour réduire l'incidence des infarctus pouvant survenir durant
l'intervention. En cas d'angioplastie à risque élevé, le risque de
complication peut être réduit par l'utilisation d'abciximab.
- En cas de pose d'endoprothèse, l'utilisation de l'association
aspirine + ticlopidine réduit l'incidence des complications
cardiaques suivant l'opération. En raison des effets indésirables
importants de la ticlopidine, une association aspirine +
clopidogrel administrée pendant 4 semaines semble avoir le meilleur
rapport bénéfices/risque. Le clopidogrel n'a pas
officiellement l'indication << stent >>.
3.2.2 Accidents vasculaires cérébraux :
3.2.2.1. Phase aiguë :
A la phase aiguë de l'accident vasculaire cérébral, le traitement
antithrombotique ayant le meilleur rapport bénéfices/risque est
une association aspririne (300 mg/j) + héparine non fractionnée
à dose modérée (5 000 unités 2 fois par jour)
durant deux semaines [90].
L'héparine, à dose anticoagulante, n'est utilisée qu'en cas de risque
élevé de récidive précoce d'AVC, en raison d'un risque important
d'hémorragie intracrânienne.
3.2.2.2. Prévention en l'absence de cardiopathie emboligène :
Après un accident vasculaire cérébral ischémique sans
cardiopathie emboligène, l'aspirine (75 à 350 mg/j)
est le traitement antithrombotique de référence [90].
L'utilisation d'une association aspirine + dipyridamole est
possible, mais sa supériorité éventuelle par rapport à l'utilisation
d'aspirine seule, n'est pas prouvée.
En cas de contre-indication à l'aspirine, la clopidogrel peut être
utilisé (de préférence à la ticlopidine en raison de ses effets
indésirables).
Un traitement par antivitamine K peut être utilisé en cas de
cardiopathie emboligène ou de fibrillation auriculaire.
3.2.3 Artériopathie des membres
inférieurs :
Chez les sujets atteints d'artériopathie, l'utilisation de ticlopidine
ou de clopidogrel apporte un bénéfice indiscutable par rapport
à l'aspirine. En raison des complications digestives et hématologiques
fréquentes et graves qu'elle peut provoquer, la ticlopidine est peu
employée. Le clopidogrel peut être utilisé en première
intention, dès le stade de la claudication intermittente, pour prévenir
les complications cardiovasculaires chez les patients artéritiques
[51].
3.2.4 Effets indésirables
des traitements :
Les principaux facteurs limitants à l'utilisation de ces traitements
sont leurs effets indérirables. Ceux ci sont relativement limités pour
le dipyridamole, et semblent liés à la vasodilatation provoquée par ce
principe actif, en début de traitement (céphalées, hypotension,
boufées de chaleur...) [Vidal 2000].
Pour l'aspirine, le principal effet indésirable est le risque
hémorragique, et les effets qui peuvent en découler au niveau
digestif (ulcère, douleurs...). Un risque qu'il faut aussi prendre
en compte est celui lié aux réactions d'hypersensiblité à l'aspirine.
Outre les risques hémorragiques liés aux anticoagulants, des accidents
hématologiqes graves peuvent survenir avec la
ticlopidine, principalement des neutropénies (avec une incidence de
2,4 %. ceci impose une surveillance biologique régulière lors
de
l'instauration du traitement (tous les 15 jours durant les 3 premiers
mois). L'incidence de ce type d'effets indésirables est beaucoup
plus limité sous clopidogrel (quelques cas décrits), ce qui donne à
cette molécule une plus grande souplesse d'utilisation.
Conclusion :
Si elles sont de plus en plus employées, les molécules utilisées
dans la prévention des accidents thrombotiques artériels ne
réduisent que d'un tiers environ la fréquence de ces accidents.
C'est-à-dire que ces traitements connaissent plus de 60 %
d'échecs [97]. Il reste aujourd'hui à découvrir des substances
beaucoup plus actives que l'aspirine ou le clopidogrel, comme des agents anti-plaquettaires
anti-GP IIb/IIIa, dont les premiers essais n'ont pas été
concluants en raison des accidents d'intolérance.
|
| Indication | Meilleurs
choix | Posologie
|
|
| Maladies
coronaires |
| IDM : phase aigüe | Aspirine + thrombolytique | 160 mg/j |
| Angor instable | Aspirine + Enoxaparine
pendant une semaine | 100 à 325 mg/j |
| Angor stable, suite d'infarctus ou
d'angor instable,
suite de pontage ou d'angioplastie coronaire. | Aspirine12 | 75 à 350 mg/j |
| Angioplastie coronaire avec pose
d'endoprothèse
(stent) | Aspirine +
Clopidogrel3
pendant un mois puis
aspirine seule. | 250 mg/j |
|
| Accident
vaculaire
cérébral
ischémique |
| AVC ischémique : phase aigüe
| Aspirine + héparine non
fractionnée à dose modérée | 160 à 300 mg/j |
| Suite d'AVC ischémique sans
cardiopathie emboligène,
suite de chirurgie carotidienne | Aspirineb | 325 mg/j |
| Suite d'AVC ischémique avec
cardiopathie emboligène | AVK | INR entre 2,5 et
4
|
|
| Prévention
des embolies
à point de
départ
cardiaque |
| Fibrillation auriculaire
isolée | Aspirine | 325 mg/j |
| Fibrillation auriculaire à risque
embolique élevé
(antécédent d'embolie, rétrécissement mitral, prothèse
valvulaire) | AVK | INR entre 2,5 e 4 |
| Autre fibrillaion
auriculaire | AVK
ou aspirine selon le
contexte | INR
entre 2,5 et 4
325 mg/j |
| Prothèse valvulaire mécanique avec
risque
thromboembolique élevé (antécédent d'embolie, prothèse en position
mitrale ou coronaropathie associée) | AVK
ou aspirine selon le contexte4 | INR entre 2,5 et 4
100 mg/j
|
|
| Prévention
primaire
cardio-
vasculaire |
| Population générale masculine5, hypertendus,
diabétiques | Pas
d'indication
systématique | |
| Sténose carotidienne non
compliquée | Indication
discutée6 | |
| Artériopathie symptomatique des
membres inférieurs | Clopidogrel7 | 75 mg/j |
|
Table 3.1 : Indications et choix des antiagrégants en prévention
cardiovasculaire.
1
Un traitement Antivitamine K paraît préférable à
l'aspirine en cas d'infarctus compliqué : fibrillation auriculaire,
embolie pulmonaire ou systémique, thrombus intraventriculaire, anévrisme
ventriculaire, insuffisance cardiaque sévère.
2
Alternative en cas de contre-indication digestive à l'aspirine
: clopidogrel.
3
Contrairement à la ticlopidine, le clopidogrel n'a pas officiellement
l'indication ßtent", mais compte tenu des effets indésirables
importants de la ticlopidine et des éléments du dossier d'évaluation,
l'association aspirine + clopidogrel semble avoir un meilleur rapport bénéfices/risques.
4
Le choix dépend principalement de l'appréciation du risque
hémorragique sous AVK et de la présence de facteurs de risque
d'embolie : poussée récente d'insuffisance cardiaque, ou altération
marquée de la fonction ventriculaire gauche à l'échographie.
5
Absence de données relatives à la population féminine.
6
Le seul essai publié dans cette indication concerne l'aspirine.
Ses résultats ne sont pas statistiquement significatifs mais sa puissante
statistique est insuffisante.
7
En cas de mauvaise tolérance du clopidogrel, recourir à
l'aspirine.