Deuxième partie : Les récepteurs de la neurotensine :
IV - D'autres récepteurs ?
Nous avons vu dans le premiert chapitre que les activités pharmacologiques de la neurotensine, aussi bien au niveau central que périphérique, étaient extrêmement variées.
Dans la plupart des cas, on ne sait pas lequel des trois récepteurs clonés est responsable de l'effet pharmacologique observé.
Seuls deux de ces effets ont été partiellement élucidés. L'utilisation d'antagoniste non peptidique et d'oligonucléotides antisens a permis de montrer que l'analgésie était médiée par le NTR2, et les mouvements de rotation par le NTR1.
Nous avons déja évoqué la grande complexité des réponses aux divers analogues testés : notre connaissance actuelle des récepteurs clonés ne permet pas de comprendre, par exemple, que certains analogues substitués par un acide aminé dextrogyre puissent être de super agonistes ou antagonistes selon les conditions opératoires et les effets étudiés.
En fait, il n'y a aucun argument qui permette de penser que les trois récepteurs clonés soient les trois seuls récepteurs de la NT. Dans ce contexte, nous nous sommes posés la question de savoir si la neuromédine N ne pouvait pas reconnaître un récepteur spécifique, différent du récepteur de la neurotensine.
Cette hypothèse nous a été suggérée par des expériences mettant en évidence des différences d'effets pharmacologiques entre la NT et la NN. La neuromédine N est métabolisée plus rapidement que la neurotensine car elle est soumise aux attaques des aminopeptidases ce qui n'est pas le cas de la neurotensine (Checler et al., 1991). On peut donc s'attendre à ce que son action soit globalement moins efficace que celle de la neurotensine. Effectivement, on note par exemple que la NN après injection i.c.v. n'entraîne d'hypothermie que pour des doses beaucoup plus élevées que la NT (au moins 50 fois plus) (Coquerel et al., 1988).
Mais en revanche, il a été montré qu'après injection dans l'aire ventro-tegmentaire, la neuromédine N était plus efficace que la neurotensine pour accroitre l'activité motrice spontanée du rat (Kalivas et al., 1986). Nous nous sommes donc demandé s'il n'existe pas un récepteur spécifique de la neuromédine N dans cette aire.
1 - Etude de la liaison de la 125I-BH-NN (Gaudriault et al., 1994)
Nous avons vu dans les chapitres précédents que la neuromédine N est un peptide apparenté à la NT synthétisé à partir du même précurseur. Elle est donc présente dans les mêmes aires que la NT et peut se lier aux mêmes récepteurs. La neuromédine N déplace totalement la liaison de la NT à son récepteur avec une affinité seulement 5 à 10 fois moins bonne (Checler et al., 1986b).
En l'absence d'un ligand radiomarqué de la neuromédine N, il n'avait jamais été possible d'établir si ce peptide pouvait également reconnaître une population de récepteurs spécifiques. Nous avons donc synthétisé une neuromédine N radiomarquée qui nous permette de cartographier en parallèle les sites de liaison de la NT et de la NN.
La fixation d'un atome d'iode sur la tyrosine 4 inhibe totalement la liaison de la NN à son récepteur. Le ligand a donc été synthétisé par acylation sélective de la Lys1 avec le réactif de Bolton-Hunter selon un protocole mis au point dans notre laboratoire (Gaudriault and Vincent, 1992). La BH-NT(2-13) a été préparée selon le même protocole pour servir de contrôle. Les expériences de mesure de liaison sur homogénats de cerveau de souris n'ont pas montré de différences de capacité fixatrice, mais seulement une différence d'affinité d'un facteur 5.
Ces expériences réalisées sur homogénat de cerveau total pourraient ne pas dévoiler l'existence de petites populations de récepteurs spécifiques. Nous avons donc réalisé une cartographie comparée des sites de liaison des deux ligands sur cerveau de rat adulte. Une étude densitométrique détaillée n'a pas permis de mettre en évidence de différences de localisation des sites de fixation, mais seulement une différence constante d'intensité de marquage d'un facteur 12 en faveur de la NT (
Figure 40).
2 - Etude de la liaison de la 125I-BH-Lys2-NN (Gaudriault et al., 1996)
Nous avons envisagé la possibilité que l'acylation de la lysine, en modifiant la répartition des charges sur la NN, lui ai fait perdre son affinité pour son récepteur spécifique. En effet, la neuromédine N présente deux charges positives, une sur la fonction amine terminale et l'autre sur l'amine de la chaîne latérale de la lysine. Or la charge positive amino-terminale est perdue après marquage de cette fonction par le réactif de Bolton-Hunter (
Tableau 6).
Pour s'affranchir de ce problème, nous avons synthétisé un analogue de la NN, la Lys2-NN. La réaction d'acylation qui associe le réactif de Bolton Hunter aux amines disponibles génère trois réactifs : un analogue marqué en position
a sur l'amine terminale et deux réactifs marqués en position
e sur l'amine latérale de chaque lysine. Dans tous les cas, chaque peptide présente toujours deux charges positives (
Tableau 6).
Les deux dérivés
e ont donné des résultats intéressants (déjà détaillés dans les chapitres précédents) puisqu'ils reconnaissent spécifiquement les récepteurs à haut niveau de couplage avec une protéine-G.
Le dérivé
a a exactement la même affinité que la NN vis-à-vis des récepteurs de la NT. Mais les expériences de saturation à l'équilibre sur homogénat de cerveau de souris n'ont pas montré de différence de capacité fixatrice vis-à-vis de la neurotensine. Les différences de marquage observées correspondent juste à la différence d'affinité d'un facteur 10 entre les deux ligands.
En conclusion, nous n'avons pas montré l'existence d'un récepteur spécifique de la neuromédine N dans le cerveau de rat. Pour autant, il n'est pas impossible que ce récepteur existe mais soit inaccessible par les techniques employées pour essayer de l'isoler. En effet, les mesures de liaison de ligands radiomarqués sur homogénat et sur coupes sont des techniques sensibles mais limitées par la valeur du "bruit de fond" de la mesure. Par conséquent de petites populations de récepteurs présentes sur des aires portant déjà le NTR1 peuvent très bien ne pas être visualisables.
Seules les techniques d'invalidation de gène permettant de réaliser des tests pharmacologiques sur des animaux dépouvus d'un des trois types de récepteurs déjà clonés permettront de savoir par quel récepteur sont médiés les effets pharmacologiques connus. Le développement d'agonistes et d'antagonistes spécifiques de chacun des récepteurs permettra également de progresser dans la compréhension des mécanismes de transduction des messages neurotensinergiques.